Le Diable a perdu un œil, lors d’un défi contre les Allezcyclopes. Ceux-ci ne sont pas de l’espèce familière des Cyclostomes, ni des Cyclotouristes, ni d’ailleurs, des Cyclotrons, comme on peut le supposer. Ils sont de l’espèce : foot-je-mempoche-des-millions, cousins : des-entraineurs-je-me-tartine-le-maillot-de-zéros-peau-de-balle.
La principale activité de ces géants est le démembrement des Arbres Sauteurs, fripons et canailles redoutables, qui endommagent les cimes des épaisses forêts de la Haute. Leur deuxième activité n’en est pas une, mais un passion : celle de la Boule Loufoque. Un jeu qui consiste à introduire une énorme boule en corne de bœuf, plantée de becs d’espadons, dans la cavité naturelle de l’Arbre à Trous, gigantesque végétal aux feuillages tréflés à la couleur bleu acide, croisement d’un chêne pleureur et d’un orme palmier. Ils concourent à l’Olympiade des Défis et gagnent à chaque participation leur poids en écume d’or qui provient de l’Océan des Poulpydors. Il faut dire que le Diable, participant toujours malchanceux, rage de les voir ainsi emporter un magot aussi conséquent, et repart la queue entre les jambes, piqué au vif et vexé comme peut l’être le Diable.
Et, la dernière Olympiade a fait déborder le vase de son envie*.
Le Diable pourvoyeur de sensations fortes, propose un défi aux Allezcyclopes de jouer au . . . bilboquet. L’enjeu ? S’il gagne, il exige toutes les âmes du peuple Allezcyclopes jusqu’à la six cent soixante-sixième génération. S’il perd, il s’engage à ne plus participer à la Boule Loufoque. Les Allezcyclopes ne sont pas dupes. Ils n’y gagnent rien, mais acceptent. Les boules, ils connaissent.
Au jour dit, à la Saint Dante, le peuple d’Enfer et du Purgatoire, suivi du Terrestre, sont aux premières loges. Pour l’occasion, des gradins volants sont mis à disposition, passent d’un étage à un autre, sur une hauteur que seule la vision d’un babylonien peut imaginer, et déambulent au-dessus d’une méga vaste agora.
Pour ce défi hors norme, un seul Allezcyclope est désigné. Ses congénères le soutiennent par une énergie peu commune, celle de l’amour du sport. Le Diable se représente lui-même, boursouflé d’orgueil et parfumé de vengeance.
Les deux antagonistes présents se saluent de loin, convaincu chacun d’humilier l’autre.
Devant eux, un bilboquet genre chandelier à trois branches aussi grand que quatre tours Eiffel, les cimes en pointe de diamant, se sent tout petit. Sont amarrées à sa base des cordes de hali hali de différentes longueurs, auxquelles sont accrochées d’immenses sphères en damier bleu et rouge, percées de part en part comme le tunnel sous la Manche. Chacune de ces sphères, s’illumine puissamment à chaque empalement selon la couleur du joueur : bleue pour les Allezcyclope et rouge pour le Diable.
Un arbitre faisandé de douze mille cinq cent quatre matchs de bilboquet traditionnel, ouvre la partie. Elle se joue en trois manches d’une heure chacune, trente minutes pour chaque joueur. Chacun des participants se doit de faire le maximum de points. Le score le plus haut, désigne le gagnant.
Le peuple d’Enfer crie les pires obscénités, celui des Allezcyclopes frappe de gourdins des troncs d’Arbres Couineurs, et le Purgatoire, silencieux par contrat, fait éclater des feux d’artifices.
Le Diable commence. Sa dextérité est surprenante. Il manie le bilboquet aussi facilement que le fouet dont il se sert pour corriger ses damnés. Il marque à tous les coups. La première demi-heure est une promenade de santé. La foule d’Enfer est aux anges et l’enfer aux Allezcyclopes. Ces derniers, suspectent qu’il soit chanceux en diable et plus grave : qu’une magie fasse office de support. Le Diable s’en défend comme un beau démon et l’arbitre sort un carton jaune pour ce soupçon inconvenant de la partie adverse qui écope de cent points d’handicap.
Son tour est sonné pour celle-ci. L’Allezcyclope a une bonne tenue mais les sphères ont d’étranges comportements : elles yoyottent, tourbillonnent, se percutent et plongent à une vitesse subsonique vers le sol. Les cordes ne sont pas en reste et vaporisent une substance citron vert. Le joueur étonné, mais pas déstabilisé, fait de son mieux et les loupés s’accumulent provoquant une rage écumeuse comme un venin dans les veines des Allezcyclopes, cependant qu’une joie fumeuse rougeâtre, du camp ennemi, s’épand dans l’atmosphère. Un immonde et nauséabond brouillard marron vert, envahit la méga vaste agora. Le Diable éclate d’un rire gargantuesque, déjà triomphant. Quand, surpris, une sphère s’introduit violemment dans son œil gauche, le perçant de par en part. Un hurlement de bête sauvage fait trembler les fondations du manteau terrestre. Quatre suppôts accourent pour secourir le Maître. Celui-ci les envois bouler dans le fondement de sa colère.
L’arbitre à ce coup imprévu, décide de suspendre la partie pour une durée indéterminée.
Copyright 2008 – Max-Louis MARCETTEAU
* envie : un des sept péchés capitaux.
